Notre spiritualité puisée dans la Tradition syriaque

On appelle «syriaque» l’araméen utilisé à Édesse et dans le royaume d’Osrhoène, qui est devenu la langue culturelle et liturgique des chrétiens du Proche-Orient jusqu’à nos jours.

C’est du côté oriental que la tradition mystique a été la plus riche et a fleuri, en Mésopotamie mais aussi sur les bords du golfe Arabo-Persique dans le Bet Qatraye, où l’on se souvient d’écrivains fameux comme Isaac de Ninive, Dadisho du Qatar, Martyrios Sahdona, Jean de Dalyatha; mais qui connaît Shubhalmaran, Hananisho de Beth Qoqa ou Beh Isho de Kamul?

Une Visitation fondatrice

Un certain jour en 1996 juste après mes vœux temporaires à l’ermitage Abana, alors que je fus plongée dans une nuit glaciale1, deux hommes viennent me connaître accompagnés par le fidèle abouna Boutros Khalifé2: père Pierre Humblot3 de l’école du Prado tout comme lui, et Robert Beulay. Ce dernier me regarde et me dit après m’avoir écoutée: «Vous avez été terrassée comme Saint Paul, et votre expérience mystique et ce contact direct avec le Christ me semblent si proche de celle des mystiques syriaques, voyez donc Saint Jean de Dalyatha et Joseph Hazzaya, bon courage surtout, je prierai pour vous, priez pour moi». Je n’avais alors que la Bible et l’Hostie consacrée sur un bout de tronc d’arbre. En 1999 mon père spirituel Jean Slim (Abbé Général des Moines Antonins) me fera découvrir les mystiques syriaques.

Ce sera vraiment grâce à leur fréquentation que j’arriverai à demeurer dans une «attitude- altitude» sur les ailes de l’Esprit Saint face à l’incompréhension quasi générale: une expérience crucifiante déterminante qui me jettera dans l’étreinte de feu avec Notre Seigneur Jésus-Christ: Ô délicieuse Croix fondatrice!

L’influence déterminante de sœur Laurence Delacroix

Et cette orientation fondamentale puisée dans ce souffle syriaque me fut confirmée par la venue de Laurence en 2001 qui reconnut en ce souffle la source même de sa vocation.

C’est dans le contexte de notre vie d’union à Dieu et de notre appel que nous cheminons avec Jean de Dalyatha, moine de l’église syriaque d’Irak au VIIIème siècle, appelé aussi l’Ancien spirituel ou encore Jean l’Ancien. Cet auteur est l’un de cette multitude d’auteurs spirituels qui ont marqué les VIIe et VIIIe siècle comme Saint Ephrem, Dadisho de Qatar, Simon de Taibutéh, Isaac de Ninive ou le Syrien, Joseph Hazzaya, Sahdona et tant d’autres. Sa plume et Sa conscience sont influencées par la spiritualité de Saint Paul, l’apôtre des nations, à l’expérience mystique peu commune.

Jean de Dalyatha: «Gloire à toi! Combien sont admirables tes mystères! Heureux ceux qui t’aiment, car à tout moment ils resplendissent en ta beauté et Tu leur fais don de toi-même! C’est la résurrection anticipée des morts dans le Christ, dont a parlé le bienheureux Paul. Heureux êtes-vous, ô solitaires, car vous êtes devenus avec le Fils unique un seul Fils de Dieu par l’union à lui! C’est pourquoi les mystères du Père vous sont révélés et vous dites avec une liberté confiante: «l’intelligence du Christ est nôtre»; Il est apparu dans nos cœurs et ils ont été illuminés par la Gloire de Dieu».

Jean de Dalyatha nous montre comment celui qui est mort par l’ascèse et le travail intérieur entre pleinement dans la dynamique eschatologique de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ par laquelle Dieu lui-même se donne à nous. La beauté étant l’antonyme de la laideur de l’état de péché, l’union intérieure du cœur préfigure l’union au Fils lui-même, jusqu’au point où il n’y a plus qu’un seul Fils, Jésus-Christ et chacun de nous.

C’est par liberté confiante que l’ermite apôtre- oserais-je ajouter «tout chrétien authentique»- peut affirmer que son intelligence est devenue celle du Christ en référence à Saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens (2, 16) et que son cœur de solitaire est désormais illuminé par la gloire de Dieu selon la deuxième lettre aux Corinthiens (4, 6).

Jean de Dalyatha nous éclaire sur l’essence de la prière, et il préfère à tout la prière au Père: ABBA! Il nous entretient de la prière sous son aspect intérieur. Les mouvements de la prière, dit- il au début de sa douzième lettre, ne sont pas seulement les mouvements corporels qui l’accompagnent ordinairement (tels les agenouillements et la psalmodie) mais aussi tout mouvement psychique intérieur, dans lequel l’homme a un rôle actif; c’est pourquoi il dit de la prière qu’elle est une œuvre laborieuse jusqu’au moment où devenant la pureté de l’intellect, ses mouvements ne sont coupés que par le lever de la sainte lumière de la Trinité sur l’intellect. Cela il l’appelle l’émerveillement causé par la lumière, devenu pour nous «l’adoration du Père dans la cellule intérieure», notre charisme4.

On pense fort ici à l’Évangile selon Saint Mathieu lorsqu’il est dit à Simon-Pierre que les portes du Royaume des cieux lui seront données; que celui qui reçoit gratuitement, donne gratuitement, et que nous sommes la lumière du monde. Et nous expérimentons bien vite- si nous prions sans nous lasser- que c’est l’Esprit Saint qui vient prier en nous, et là: STUPEUR SILENCIEUSE devant Dieu. Et dans le désir de l’union, on crie «Père, Père, Abba, Abba» (lettre aux Romains /26). La prière continuelle ne consiste pas en abondance de paroles mais en une louange dans le cœur qui jaillit sans interruption.

Ce que nous prenons- et essayons de mettre en pratique- de Jean de Dalyatha est son effort intellectuel continu, fondé sans doute sur sa propre expérience, pour intérioriser la prière et lui donner un sens pleinement mystique et théologique. Notre progrès spirituel se fait par la pratique d’une prière de plus en plus simple, dépouillée et intériorisée, c’est-à-dire en s’aidant de pratiques ascétiques et spirituelles, à nous diriger vers le cœur, le lieu où Dieu habite.

Le cheminement dans la prière est une expérience qui reste intime à l’être même de chacun jusqu’à devenir le témoin de Jésus Christ dans son humanité transfigurée et dans sa divinité crucifiée acceptées avec notre intelligence en synergie avec notre cœur.

Et c’est ainsi que nous avons commencé à aimer- et faire aimer- nos pères spirituels syro- orientaux, un trésor spirituel à découvrir!


1: Brûlée par la Lumière dans une nuit humaine obscure.
2: Prêtre du diocèse de Batroun, fondateur de Foi et Lumière.
3: Pierre Humblot reviendra providentiellement en 2004 et rédigera avec nous la mouture canonique de la Maison de Prière Abana qui sera reconnue officiellement en 2005 par Monseigneur Paul Emile Saadé.
4: Voir «Nos Constitutions»