Que veut dire Jésus ici: « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde » (1 Jn 2, 15-16).

Jetons avant tout un coup de d’œil sur la façon dont cet idéal du détachement du monde a été compris et vécu depuis l’évangile jusqu’à à nos jours. Il convient toujours de tenir compte des expériences du passé si l’on veut comprendre les exigences du présent. Dans les évangiles synoptiques le mot « monde » (kosmos) est pratiquement toujours compris dans un sens moralement neutre. Pris au sens spatial, le monde indique la terre et l’univers (« allez dans le monde entier »), pris au sens temporel, il indique le temps ou le « siècle » (aion) présent. C’est avec Paul et plus encore avec Jean que le mot « monde » se charge d’une valeur morale et entend, le plus souvent, le monde comme celui-ci est devenu après le péché et sous la domination de Satan, « le dieu de ce monde » (2 Cor 4,4). D’où l’exhortation de Paul dont nous sommes partis et celle, quasi identique, de Jean dans sa première lettre : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde » (1 Jn 2, 15-16). Tout cela ne doit jamais nous faire perdre de vue que le monde en soi, malgré tout, est, et reste, la réalité bonne créée par Dieu, que Dieu aime et qu’il est venu sauver, et non pas juger : « Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16). L’attitude envers le monde que propose Jésus à ses disciples est contenue dans deux prépositions : être dans le monde, mais ne pas être du monde (cf. Gv 17, 11. 16). Aux premiers siècles les disciples se montrent bien conscients de leur position qui est unique. Voici comment La Lettre à Diognète, un texte anonyme de la fin du IIème siècle, décrit le sentiment que les chrétiens avaient d’eux-mêmes dans le monde : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier […]. Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant une manière de vivre extraordinaire et vraiment paradoxale. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils ont en commun la table, mais pas le lit. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair » . Résumons très brièvement la suite de l’histoire. Quand le christianisme devient une religion tolérée et puis rapidement protégée et favorisée, la tension entre le chrétien et le monde tend inévitablement à s’atténuer, car le monde est désormais devenu, ou du moins est considéré « un monde chrétien ». On assiste donc à un double phénomène. D’un côté une cohorte de croyants qui veulent rester le sel de la terre et ne pas perdre la saveur, fuient, même physiquement, du monde et se retirent dans le désert. C’est la naissance du monachisme sous la devise adressée au moine Arsène : « Fuis, tais-toi et vis retiré » . En même temps, les pasteurs de l’Eglise et les esprits plus éclairés cherchent à adapter l’idéal du détachement du monde à tous les croyants, proposant une fuite non matérielle, mais spirituelle du monde. Saint Basile en Orient et saint Augustin en Occident connaissent la pensée de Platon surtout dans la version ascétique que celle-ci avait prise avec le disciple Plotin. Dans cette atmosphère culturelle l’idéal de la fuite du monde était vif. Mais il s’agissait pour ainsi dire d’une fuite verticale et non horizontale, vers le haut, non vers le désert. Il s’agissait de s’élever au-dessus de la multiplicité des choses matérielles et des passions humaines, pour s’unir à ce qui est divin, incorruptible et éternel. Les Pères de l’Eglise – les Cappadociens en première ligne – proposent une ascétique chrétienne qui réponde à cette exigence religieuse et en adopte le langage, mais sans jamais lui sacrifier les valeurs propres à l’évangile. Tour d’abord, la fuite du monde qu’ils inculquent est davantage le fruit de la grâce que de l’effort humain. L’acte fondamental n’est pas au bout du chemin, mais au début, dans le baptême. Elle n’est donc pas réservée qu’à quelques esprits cultivés, mais ouverte à tous. Saint Ambroise écrira un petit traité « Sur la fuite du monde », adressés à tous les néophytes . La séparation du monde qu’il propose est surtout affective: « La fuite – dit-il – ne consiste pas à abandonner la terre, mais, en y restant, à observer la justice et la sobriété, à renoncer aux vices et non à l’utilisation des aliments » . Cet idéal de détachement et de fuite du monde accompagnera, sous différentes formes, toute l’histoire de la spiritualité chrétienne. Une prière de la liturgie le traduit ainsi : « terrena despicere et amare caelestia », « mépriser les choses de la terre et aimer celles du ciel ».