« Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim » (Mt 4,2).Que signifie pour nous aujourd’hui imiter le jeûne de Jésus?

Autrefois, le mot « jeûne » voulait uniquement dire se limiter dans la nourriture et les boissons et s’abstenir de viande. Ce jeûne alimentaire est toujours valable et hautement recommandé, quand sa motivation est bien entendu religieuse et pas seulement une question d’hygiène ou d’esthétique, mais il n’est plus le seul, ni même le plus nécessaire. La forme de jeûne la plus nécessaire et la plus significative s’appelle aujourd’hui sobriété. Se priver volontairement de petites ou grandes commodités, de tout ce qui est inutile et parfois même mauvais pour la santé. Ce jeûne est « solidarité » avec la pauvreté de tant de personnes. Qui ne se souvient pas des paroles d’Isaïe que la liturgie nous fait écouter au début de chaque carême ? « Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : n’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ?» (Is 58, 6-7). Un tel jeûne est aussi la contestation d‘une mentalité consumériste, qui a fait de la commodité superflue et inutile un des buts de sa propre activité. Renoncer au superflu, savoir se passer de quelque chose, se freiner dans cette course permanente à la solution la plus commode, à choisir la chose la plus facile, l’objet le plus luxueux, bref vivre sobrement est plus efficace que s’imposer des pénitences superficielles. La sobriété a aussi une valeur écologique, de respect envers la création. Aujourd’hui le jeûne des images est plus nécessaire que le jeûne de nourriture. Nous vivons dans une civilisation de l’image ; nous sommes devenus des dévoreurs d’images. A travers la télévision, la presse, la publicité, nous laissons entrer à flots les images en nous. Beaucoup de ces images sont malsaines, véhiculent violence et malveillance, ne font qu’exciter les pires instincts qui sont en nous. Elles sont confectionnées ad hoc pour séduire. Mais le pire est peut-être qu’elles donnent une idée fausse et irréelle de la vie, avec toutes les conséquences que cela implique ensuite comme impact sur la réalité, surtout chez les jeunes. On prétend inconsciemment que la vie offre tout ce que la publicité présente. Si nous ne créons pas un filtre, une barrière, nous réduisons très vite notre imagination et notre âme à une poubelle. Les mauvaises images, à peine arrivées en nous, ne meurent pas mais fermentent. Elles se transforment en impulsions à l’imitation, conditionnent terriblement notre liberté. Un philosophe matérialiste, Feuerbach, a dit: « l’homme est ce qu’il mange »; aujourd’hui il faudrait dire : « l’homme est ce qu’il regarde ».